L’INNOVATION COMME DéPASSEMENT PERMANENT DES LIMITES

Parmi les nombreuses façons de comprendre l'innovation, l'une d'entre elles est de l'envisager comme l'ensemble des pratiques qui permettent de dépasser des limites, et de repousser sans cesse les frontières pour en atteindre de nouvelles. Ces limites sont de toutes natures : technologiques, bien sûr, mais aussi économiques, sociales, sociétales, juridiques, écologiques, etc. Il y a potentiellement de l'innovation dans tous les aspects de l'activité humaine, des plus individuels aux plus collectifs. L'un des activateurs du progrès et de la recherche est d'ailleurs l'idée que les frontières ne sont là que comme des bornes temporaires destinées à être dépassées.

Quatre exemples significatifs

Parmi les technologies actuelles, quatre exemples sont particulièrement représentatifs de ce débordement : le jumeau numérique, la maintenance prédictive, l'IA et l'impression 3D.

Le jumeau numérique dépasse la limite de la nécessité d'une réalité au profit d'une modélisation parfaite. Avec lui, il est possible de tester virtuellement et sans le moindre coût les meilleures configurations architecturales aussi bien que des centaines d'organisations d'une usine, par exemple, avant de passer à la réalisation.

La maintenance prédictive qui vise à entretenir le matériel avant la panne s'exerce en temps réel. Elle dépasse la limite d'avoir à passer par l'expérience de la casse et de l'usure au profit d'une approche statistique sur l'usage bien plus efficace. Cette technologie a révolutionné la gestion de nombreux champs d'activité, des ascenseurs à l'aéronautique en passant par les machines industrielles.

L'IA, quant à elle, dépasse - et même : explose - toutes les limites. Elle en établit de nouvelles, dont beaucoup sont bien au-delà des capacités perceptives et cognitives des humains.

L'impression 3D dépasse la limite de la raréfaction de la matière : on ne crée plus en enlevant et détruisant de la matière (principe de l'usinage) mais en ajoutant la seule matière nécessaire à l'opération. L'impression 3D est, à mon sens, une innovation dont l'importance est encore trop sous-estimée. On fabrique des maisons de cette manière. En biologie, on peut créer des couches de matière vivante ou des organes artificiels à partir de cellules souches en impression 3D. Cette technologie permet littéralement de faire plus avec moins. En ce sens, elle est l'une des manifestations les plus programmatiques du projet global de l'innovation.

« Less is more »

Le dépassement auquel l'innovation donne corps est un moteur. Depuis toujours, l'humanité n'a jamais cessé d'innover. Ainsi, l'innovation est une donnée anthropologique. C'est une attitude humaine d'inventer des objets, des usages, des significations, chacun à sa mesure, chacun dans son domaine. Aussi, le dépassement des limites peut être directement associé à l'idée de progrès.

Personne, par exemple, ne peut questionner la pertinence d'une innovation telle que le jumeau numérique capable de modéliser avant de figer dans le dur, et ainsi mesurer que certaines configurations sont infiniment plus efficaces que d'autres. Personne ne peut non plus mettre en question la validité de la logique de maintenance prédictive pour le bien-être général. Comme l'impression 3D, elle entre par ailleurs profondément en résonance avec la nécessité de plus en plus impérative de tenir compte de la raréfaction des ressources : prédire l'usure et l'usage pour mieux et moins consommer. Ce qui parvient à des résultats parfaitement quantifiables, notamment sur l'optimisation des ressources primaires, quelles qu'elles soient.

Ce besoin d'optimisation ouvre à un nouveau point de vue sur le progrès. En effet, pendant longtemps, et jusqu'à la toute fin du 20ème siècle, la question de l'exploitation excessive des ressources ne se posait pas - on concevait la planète comme une source inépuisable de matières premières. Aujourd'hui, on a renversé la perspective. Certes, les supercalculateurs nécessaires au fonctionnement du monde digital et à l'IA consomment énormément d'énergie, certes, toute activité a un fort impact carbone, mais on est aujourd'hui capables d'avoir une vraie balance entre le plus et le moins, et l'on travaille dans le sens du plus. Cela peut concourir à l'établissement d'une meilleure société.

En effet, parce que l'on touche à la matière première dont tout le monde a besoin, quel que soit son niveau d'aisance et de richesse, chaque couche de la population profite de ce mouvement vers le mieux. Du point de vue de l'entreprise, le dépassement des limites, c'est aussi la mise à disposition de produits et de services à des prix plus abordables. Cet aspect sert la compétitivité dans son ensemble, et ne s'adresse pas seulement aux leaders : cette démocratisation des moyens facilite l'accession au plus grand nombre. Là où les innovations étaient d'abord réservées à une élite sociale, et n'arrivaient que très lentement aux couches plus défavorisées, aujourd'hui les gens bénéficient plus vite et plus directement des impacts de l'innovation. Cette logique de diffusion très large des bénéfices participe au dépassement des limites par l'innovation.

Là où l'innovation est souvent synonyme de « toujours plus », ici le dépassement des limites qu'elle opère consiste, dans certaines circonstances, à permettre une meilleure performance tout en vendant du « moins » : des technologies toujours moins complexes à utiliser à des prix toujours moins chers. Ainsi, l'innovation peut placer l'entreprise dans la perspective d'un « moins » (vendre du « moins » ou consommer du « moins ») pour démultiplier sa capacité à mieux produire ce qu'elle veut vendre. En ce sens, on peut développer l'idée d'une entreprise plus vertueuse. De cette manière, l'innovation et sa capacité à repousser les limites n'est pas un « pousse-au-crime » qui vise à augmenter la consommation. Par rapport au modèle précédent, on est dans une progression et même dans un progrès.

Le célèbre Less is more de Mies van der Rohe trouve ici, encore une fois, une nouvelle actualité.

Aller plus loin ou aller trop loin ?

Les limites sont donc faites pour être dépassées. Mais quel sens faut-il donner à ce dépassement ? Et faut-il lui imposer une limite ?

Le départ en mai dernier de Jan Leike, l'un des deux responsables de l'équipe de superalignement chargée chez OpenAI de la sécurité liée à une éventuelle superintelligence artificielle (Artificial general intelligence : AGI), en raison de désaccords essentiels sur les priorités de l'entreprise qui choisirait l'innovation au détriment de la sécurité - départ accompagné par celui du deuxième responsable de l'équipe, Ilya Sutskever - pourrait être une alerte significative sur cette question. Rappelant aux employés d'OpenAI l'importance de l'outil qu'ils construisent, Jan Leike les a exhortés à « agir avec (...) gravité », c'est-à-dire à réfléchir à leur responsabilité : « Je pense que nous devrions passer beaucoup plus de temps à nous préparer pour les prochaines générations de modèles, sur la sécurité, les contrôles, la sûreté, la cybersécurité, l'alignement avec nos valeurs, la confidentialité des données, l'impact sociétal et d'autres sujets ».

Ainsi, si l'innovation est mue par un dépassement constant et passionnant des limites, il est pourtant nécessaire d'en garder la maîtrise. Il est fondamental d'être enthousiasmé par l'innovation sans pour autant perdre le sens et la conscience de la mesure, qui supposent la mise en place d'éléments de réflexion et de contrôle très en amont pour ne pas constater trop tard les éventuels effets pervers. Avec certaines innovations, il est nécessaire de savoir distinguer clairement aller plus loin et aller trop loin.

Il faut donc sans cesse tenter de mesurer jusqu'où doit aller la logique de dépassement. On peut convoquer ici une notion comme celle de « cygne noir[1] ». Ce terme désigne le dépassement de toutes les perspectives imaginables au profit d'une situation parfaitement nouvelle et statistiquement inenvisageable avec les éléments de départ. Ce concept désigne un mouvement qui nous amène là où l'on ne peut imaginer qu'on pourrait aller. Il témoigne de « la puissance de l'imprévisible ». Période après période, des limites sont repoussées, avec toujours le risque d'atteindre le point où l'on est allé trop loin. Avec la puissance et la rapidité d'évolution qu'elle a acquises, l'IA peut conduire à une bascule dans ce genre d'état complètement immaîtrisable parce que justement impossible à anticiper.

On doit donc continuer à développer l'IA avec une obsession : éviter que la machine prenne le pas sur le cerveau humain dans la capacité de continuer à avancer. En effet, si on donne à une machine la capacité d'être pilotée par l'IA de la machine, par exemple, on risque une perte de contrôle parce qu'à ce moment la capacité humaine est instantanément dépassée, et sur presque tous les postes. C'est ce qu'affirment de nombreux chercheurs parmi les inventeurs du système de Réseau Neuronal Profond (RNP) ou Deep Neural Network (DNN). Parallèlement, il faut bien sûr, continuer de profiter des immenses bons en avant qu'elle autorise dans tous les secteurs.

Indépendamment de l'IA, la question est de savoir jusqu'où on a besoin du dépassement des limites apporté par l'innovation. La réponse est évidente : on en a besoin car les êtres humains ne cessent de vouloir se créer des meilleures conditions de vie.

Dépasser les limites, est-ce obligé ?

Il y a, d'un côté, la partie vécue, existentielle, liée au besoin d'innovation (besoin de confort, de progrès, de soulagement de l'effort, etc.), et, de l'autre, la compétition entre les entreprises. La logique de l'offre alimente aussi une accélération : si une entreprise ne met pas sur le marché une proposition qui va faire avancer les choses, une autre va le faire. Chacun est donc pris dans une lutte sans merci pour être le premier. Ainsi, le système s'auto-alimente sans que personne ne le veuille vraiment. Pourtant, d'un point de vue existentiel, on peut à tout moment se demander si cette compétition est aussi nécessaire qu'elle en a l'air. Ces deux dimensions antagonistes viennent lutter, car elles peuvent sembler aussi légitimes l'une que l'autre selon le point de vue que l'on adopte.

Ces deux logiques coexistent d'ailleurs jusque dans les produits. L'industrie du logiciel montre, par exemple, que 70% des fonctionnalités des softwares ne sont pas utilisées. Ils contiennent de plus en plus de fonctions qu'un nombre infinitésimal de personnes va être capable d'utiliser. La course en avant des offres pousse souvent à excéder les besoins réels des clients, car ces derniers sont rassurés par l'existence d'une multitude de fonctions, même s'ils savent pourtant qu'ils ne les utiliseront pas. Le paradoxe est que, la plupart du temps, on ne va pas acheter un produit si ces fonctions évoluées dont on n'aura pas l'usage manquent : on aura le sentiment d'acquérir un produit dévalorisé. Tous les objets usuels d'aujourd'hui qui embarquent une technologie de plus en plus sophistiquée reflètent ce paradoxe. Les smartphones, dont chacun d'entre nous n'utilise qu'un pourcentage restreint des possibilités, en sont le meilleur exemple.

Créer de l'émerveillement

On ne bridera jamais l'innovation. Elle est rendue de plus en plus forte par sa capacité à surdimensionner ses effets. L'une des conséquences de cette puissance est aujourd'hui qu'il faut toujours plus pour s'émerveiller.

Il faut donc réaliser que le rythme actuel de l'innovation nous fait facilement atteindre un seuil de saturation par rapport à tout ce qui est proposé, à tout ce qui est nouveau. C'est un peu comme lorsque l'on est sur une plage magnifique face à la mer, à un moment donné on ne voit plus la mer. L'afflux de nouveauté nous blase, et nous rend toujours plus exigeants, sans que cette exigence soit nécessairement reliée à nos besoins réels et à nos usages concrets.

Et pourtant, sans cette mentalité de créateur de nouveauté, on ne peut pas se mettre dans les conditions pour proposer des offres qui vont faire avancer les choses - pour peu évidemment que l'on prenne pour acquis que faire avancer les choses, c'est offrir toujours plus.

Ainsi, l'innovation est une histoire sans fin. On trouve toujours de nouveaux acteurs pour challenger le marché. La réussite fait rêver les entrepreneurs et chacun veut jouer un rôle central dans le grand roman de l'innovation.

En réalité, au-delà des critiques ou des réserves que certains peuvent avoir sur sa logique toujours plus intense, ce que crée l'innovation n'est pas seulement de nouvelles propositions, de nouveaux produits, de nouveaux usages ou de nouveaux services. Elle dépasse l'état des choses pour montrer que le monde peut fonctionner autrement, et mieux. Ainsi, l'innovation est une machine à créer de l'émerveillement.

Ce n'est pas seulement l'objectivité des propositions, des technologies, etc., c'est que, tout d'un coup, chaque proposition nouvelle ouvre les portes d'un monde qui nous émerveille. Cette capacité à dépasser les limites du monde tel qu'il semblait figé dans un certain état du progrès pour accéder à un autre, plus haut, plus simple et pourtant plus sophistiqué, est sans doute l'un des moteurs les plus puissants de l'innovation.

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[1] Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne noir, Puissance de l'imprévisible, Les Belles Lettres, Paris, 2012.

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(*) Alain Conrard, auteur de l'ouvrage « Osons ! Un autre regard sur l'innovation », un essai publié aux éditions Cent Mille Milliards, en septembre 2020, CEO de Prodware Group et le Président de la Commission Digitale et Innovation du Mouvement des ETI (METI)​.

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